Cría cuervos de Carlos Saura (1976)
Cría cuervos de Carlos Saura (1976)

Pour leur 9e édition, les Rencontres du Cinéma Espagnol de Nantes proposent au cinéma le Katorza 39 films dont 9 avant-premières nationales. On y découvrira par exemple le délirant Torrente bras gauche de la loi de Santiago Segura, qui a connu un vif succès en Espagne en 1998, battant tous les records d’entrées, ou Mambi des frères Teodoro et Santiago Ríos, regard canarien sur la guerre hispano-américaine de Cuba en 1898. À ne pas manquer non plus, Ouvre les yeux du talentueux Alejandro Amenábar (Tesis) ni Les Amants du cercle polaire de Julio Medem, qui fera l’ouverture des Rencontres en présence du réalisateur et de l’acteur Fele Martínez.

Les 9e Rencontres présentent également deux nouveautés suscitées par le centenaire de Lorca : Yerma, de Pilar Távora, et Lorsque cent ans seront passés, un documentaire signé Javier Rioyo et José Luis López Linares, ainsi qu’une programmation exceptionnelle réalisée par le cinéaste Richard Prost, consacrée aux fictions et documentaires des années 30 et 40.

La plupart des villes peuvent se résumer à leur devise. Durant plusieurs siècles, Madrid fut « Villa y Corte », le siège de la Cour. Puis elle fut le siège de Républiques éphémères, et symbolisa la résistance au fascisme durant la Guerre Civile. Quand celui-ci finit par s’en emparer, il voulut la dépouiller de tout ce qui pouvait rappeler ses heures républicaines et progressistes et préféra taquina la corde folklorique : « de Madrid jusqu’au ciel », « la cité de l’ours et des marronniers »… En 1945, Dámaso Alonso, poète de la « génération de 27 », résumait ainsi son époque : « Madrid est une ville d’un million de cadavres ». Trente ans après, l’écrivain Vázquez Montalbán le paraphrase : « Madrid n’est qu’une ville d’un million de gilets ». La ville avait bien besoin de se libérer de ce bunker portable, et y parviendra dans les années 80.

Les 9e Rencontres déclinent Madrid sur tous les modes et à tous les temps. Le Madrid des années 30, celui des jeunes Buñuel, Lorca et Dalí qu’Un chien andalou réunit et sépara à jamais. La longue période franquiste que pourraient résumer à leur façon En chair et en os de Pedro Almodóvar ou Cría cuervos de Carlos Saura. Le premier, qui s’est toujours targué de faire table rase du passé, remet les pendules à l’heure en ouvrant son film sur l’évocation du décret franquiste de janvier 1970 instaurant l’état de siège. Saura, pour sa part, transcende dans Cría Cuervos la simple mise en relation de la famille avec le contexte social et politique du franquisme et partage avec les romanciers espagnols une œuvre de reconquête de la mémoire.

A la fin des années 70, Madrid se réveille, s’ouvre aux marges, bouge. Pepi, Luci, Bom et les autres filles (1980) et Labyrinthe des passions (1982) de Pedro Almódovar reflètent cette explosion. Leur vitalité complètement amorale et pleine d’humour, leur ton d’absolue dédramatisation, l’irruption à l’écran d’une jeune faune urbaine dans l’effervescence de ces années où tout naissait à Madrid (groupes de musique, galeries, stylistes…), firent comprendre qu’une nouvelle ville, un autre pays et un nouveau cinéma venaient de naître.

Si la « movida » est passée telle une comète dont il ne reste plus que quelques astres consacrés, le Madrid capitale européenne a poursuivi sa lancée. On voit se développer un Madrid des bureaux, des buildings et des bâtiments inachevés. Ville banalisée, cité de transit, ville venue d’ailleurs. Ville apocalyptique dans Le jour de la bête ou encore Torrente… Mais aussi Madrid vitesse, vertige, nuit et lumières de Tesis et Ouvre les yeux.

Madrid a perdu la mémoire de son million de cadavres, de son million de gilets, et se lance jour et nuit dans une course effrénée, jusqu’à l’arrivée du moment où, à fleur de peau, on revivra une fascination qui semble sans fin (Atómica)…

Madrid me tue !

 

Pilar Martínez-Vasseur