Dans Carte blanche - Costa Gavras, Cartes blanches, Edition 2013
Cría cuervos de Carlos Saura, présenté par Costa-Gavras

Pour cette 23e édition nous avons décidé de donner carte blanche à Costa-Gavras, ami et collaborateur de Jorge Semprún auquel nous avions rendu hommage l’année dernière et avec lequel il a réalisé des films aussi importants que Z (1969), L’Aveu (1970), et Section spéciale (1975).

À cette occasion, il présentera en exclusivité à Nantes le documentaire écrit et réalisé par Jorge Semprún en 1972 (dans une copie restaurée par la Cinémathèque française et la Filmoteca española, en collaboration avec la Filmoteca de Catalunya). Pour reprendre les mots de Semprún, Les deux mémoires / Las dos memorias est « une enquête sur les mémoires républicaine et franquiste » construite à partir d’entretiens réalisés en 1972 en France et en Espagne, d’images d’archives de la guerre civile et d’actualités de la période franquiste.

L’œuvre de Costa-Gavras est connue et admirée en Espagne et dans tout le monde hispanique où les spectateurs qui ont vécu trop longtemps sous des régimes dictatoriaux et corrompus ont su apprécier ses films de fiction où, comme dans Z, son premier grand succès, il était affirmé que « toute ressemblance avec des événements réels, des personnes mortes ou vivantes, n’était pas le fruit du hasard, mais était volontaire ». Une preuve récente de cette attention à l’œuvre de Costa-Gavras a été fournie récemment, lors de la cérémonie de remise des Goyas, en février, à Madrid, par l’hommage que lui a rendu, devant des millions de téléspectateurs, l’actrice Maribel Verdú. Évoquant la crise dont souffre son pays, elle l’a remercié d’avoir su garder sa faculté d’indignation et d’avoir dénoncé dans son dernier film, Le Capital (2012), « l’immoralité d’un système qui vole les pauvres pour donner aux riches ».

Costa-Gavras qui a accepté de donner une Master Class à propos de son film précédent, Eden à l’Ouest (2008), a choisi dans le cadre de cette Carte Blanche trois films tournés à l’époque du franquisme : L’Ange exterminateur (1962) de Luis Buñuel, Le Bourreau (1963) de Luis García Berlanga et Cría Cuervos (1975) de Carlos Saura. Il s’agit de chefs-d’œuvre qui, comme ses propres films, vont au-delà du simple divertissement et évoquent, avec un humour très noir, la nécessité pour les individus de se dresser contre une société qui les opprime et les dégrade.

L’Ange exterminateur (1962)

Prix FIPRESCI de Cannes

Il s’agit de l’un des films majeurs de Luis Buñuel, (que Costa-Gavras avait rencontré au Mexique lorsqu’il tournait les extérieurs de Missing), et sans nul doute de l’un des plus déroutants depuis les grands films surréalistes de ses débuts : Un chien andalou (1929) et L’Age d’or (1930). Le cinéaste disposait d’un budget modeste mais avait joui d’une liberté totale puisque le producteur mexicain, Alatriste, lui faisant entièrement confiance, n’avait même pas voulu lire le scénario.

Il s’est souvent moqué des explications simplistes de ses œuvres et par exemple, pour L’Ange exterminateur, de « certains critiques fanatiques de symbolisme » qui ont vu dans l’apparition de l’ours dans le salon « une image du bolchevisme qui guette la société capitaliste paralysée par ses contradictions ». Buñuel rappelait par contre l’importance d’avoir acquis en fréquentant le groupe surréaliste une morale personnelle, née de son instinct et de son expérience active, et qui entrait souvent en conflit avec la morale courante. Tout en sachant que ni la liberté (qui n’est qu’un fantôme), ni la justice n’existent, il revendiquait la solidarité humaine qui est précisément ce qui est le plus étranger aux représentants de la haute bourgeoisie qu’il avait enfermés dans le salon du luxueux hôtel particulier d’où se sont enfuis les domestiques.

Le Bourreau (1963)

Grand Prix de l’Académie de l’Humour Noir

Cette comédie amère est l’un des meilleurs films jamais réalisés sur la peine de mort et Luis García Berlanga a réussi à le tourner en Espagne, en pleine dictature franquiste qui l’appliquait sans modération. Le cinéaste s’était inspiré d’un fait réel raconté par un ami avocat qui avait assisté au supplice d’un bourreau qui s’était trouvé mal au moment d’utiliser le macabre garrot qui en Espagne brisait la nuque des condamnés. Les autres fonctionnaires avaient dû le traîner dans la cour de la prison pour qu’il finisse par s’acquitter de sa tâche.

Le coup de génie de Berlanga a été de se pencher sur les problèmes du bourreau et de montrer qu’il s’agit également d’une victime d’une société répressive et schizophrène qui après avoir établi le châtiment se détourne avec horreur de celui qui est chargé de l’exécuter.

Cría Cuervos (1975)

Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes en 1976

Le thème d’une enfance meurtrie, d’une époque vécue de façon douloureuse dans l’angoisse de l’inconnu et la soumission à des adultes incompréhensibles et secrets, apparaissait déjà dans la plupart des films antérieurs de Carlos Saura et devient ici central.

Tout le film est centré sur le regard porté par Ana (jouée par l’extraordinaire Ana Torrent), sur l’Espagne des années 70, sur la fin de la dictature franquiste dont la disparition semble annoncée symboliquement par la mort du père militaire, qui laisse présager celle du vieux Caudillo.

Emmanuel Larraz, Historien du cinéma

 

Films en sélection Costa-Gavras

L’ange exterminateur / El ángel exterminador, de Luis Buñuel (1962) (1h33). Avec Silvia Pinal, Enrique Rambal, Jacqueline Andere, José Baviera…

Edmundo et Lucía Nobile, grands bourgeois mexicains, donnent une réception dans leur luxueuse demeure. Au moment de partir, personne ne semble parvenir à quitter le salon. Les invités choisissent de dormir sur place mais le lendemain matin, une impossibilité physique les empêche de sortir de la maison. Seuls les notables sont présents, les domestiques ont tous démissionné avant le début de ces évènements mystérieux.
*Prix de la Société des Écrivains de Cinéma et de Télévision au Festival de Cannes 1962

Le bourreau / El verdugo, de Luis García Berlanga (1963) (1h27). Avec José Isbert, Nino Manfredi, Emma Ruiz Penella, José Luis López Vázquez…

Carmen est la fille d’Amadeo, le bourreau de la ville de Madrid. Tous les garçons qu’elle connaît finissent par la quitter dès qu’ils apprennent la profession de son père. José Luis est un employé des pompes funèbres qui souffre des mêmes déboires avec les femmes. La rencontre des deux hommes débouchera sur le mariage de José Luis avec Carmen. Amadeo tentera de convaincre son gendre d’accepter le poste de bourreau qu’il laisse vacant.
*Prix de la Critique Internationale, Venise 1964.

Cría cuervos, de Carlos Saura (1976) (1h47). Avec Géraldine Chaplin, Ana Torrent, Conchi Pérez, Maite Sánchez…

Dans le Madrid des dernières années du franquisme, une fillette issue d’une famille bourgeoise mêle à ses jeux, rêveries et souvenirs, à la fois heureux et terribles, des jours passés avec sa mère qui vient de mourir. A ces images s’entremêlent, à vingt ans de distance, les réflexions d’Ana adulte. L’un des films les plus emblématiques du franquisme finissant.
*Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 1976. Nomination pour l’Oscar du Meilleur Film Étranger 1976.

Les deux mémoires, de Jorge Semprún (1972) (2h19). Avec les voix de Maria Casarès, Yves Montand, François Périer, Georges Kiejman, Costa-Gavras, Florence Delay.

Documentaire sorti en France en février 1974. Il s’agit selon Semprún lui-même, « d’un film de montage de documents et d’entretiens avec des militants et des leaders politiques ayant participé à la guerre civile espagnole dans l’un et l’autre camp. D’où son titre ». Le général Franco étant encore en vie, c’est l’assistant de Semprún, Alain Corneau, qui introduit le matériel pour filmer les entretiens à Madrid et à Barcelone.
*Version restaurée en 2012 par la Filmoteca española, la Cinémathèque française, avec la collaboration de la Filmoteca de Catalunya

Eden à l’ouest, de Costa-Gavras (2008) (1h50). Avec Riccardo Scamarcio, Juliane Köhler, Ulrich Tukur, Anny Duperey…

Comme dans l’Odyssée, c’est en mer Egée que l’aventure d’Elias, notre héros sans légende, commence. Sur la même mer, sous le même soleil et le même ciel qu’à l’aube de la civilisation. Après bien des péripéties, dont une escale au paradis et un bref séjour en enfer, son épopée finit magiquement à Paris. Paris, que chaque errant voit briller au plus profond de ses rêves dans son sommeil incertain.
*Prix de la critique City of Lights, City of Angels (Col-Coa) Los Angeles 2009.
VO français – allemand – grec – anglais

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